Mon bilan sur le panel Féminisme, religion, racisme, science

photo de groupe colloque

Voici mon bilan sur le panel Féminisme, religion, racisme, science, organisé et animé par Djemila Benhabib, auquel participaient Louise Mailloux, Nadia El-Mabrouk, Neda Topaloski, Stéphanie Codsi, ainsi que moi-même, Annie-Ève Collin. Cette soirée restera imprimée dans ma mémoire comme une expérience formidable. J’y ai fait la connaissance de Mesdames Topaloski et Codsi, et j’y ai écouté avec plaisir Mesdames Benhabib, Mailloux et El-Mabrouk, que je connais et respecte depuis longtemps. Pour ma part, je ne m’attendais pas à susciter le rire de l’auditoire, et j’en ai été agréablement surprise.

Djemila Benhabib est une militante courageuse, qui n’a jamais baissé les bras malgré les attaques vicieuses qu’elle reçoit aussi bien de la part des islamistes que de la part d’une certaine frange de gauche (enfin, autoproclamée de gauche) qui la diabolise sans arrêt. Ces soi-disant gauchistes ont fait des musulmans les victimes par excellence de l’oppression en Occident, y compris au Québec, et montent aux barricades dès que des éléments liés à l’islam sont dénoncés. Sans s’en rendre compte, en défendant les musulmans conservateurs et même les intégristes, ils sont loin de défendre l’ensemble des musulmans. Ils correspondent très bien à ce que Maajid Nawaz a baptisé la gauche régressive : des Occidentaux de gauche qui critiquent sans problème les discriminations telles que le sexisme, l’homophobie, l’intégrisme religieux lorsqu’elles sont le fait d’Occidentaux de culture chrétienne, mais refusent que l’on critique les mêmes discriminations lorsqu’elles sont le fait de musulmans, supposément parce que ce serait de l’islamophobie, du racisme contre les Orientaux, du colonialisme occidental. Nawaz leur reproche de faire preuve de ce qu’il appelle du « racisme inversé » (reverse racism) : comme si les Orientaux, musulmans compris, n’avaient pas la même capacité que les Occidentaux d’être progressistes, d’évoluer et d’établir les droits humains dans leurs communautés et dans leurs pays. En prétendant s’opposer au racisme, on fait preuve d’un racisme outrancier, c’est pourquoi Nawaz parle de racisme inversé. Djemila a fait un travail superbe pour organiser et animer le panel. Ses questions aux conférencières étaient très pertinentes, elle a su rassembler des femmes dont chacune avait des éléments différents à apporter sur le sujet du féminisme, de sorte que le colloque n’a à aucun moment été redondant. Elle s’est aussi montrée capable de tout l’aplomb qu’on lui connaît lorsqu’un certain Eric Emond a profité de la période de questions pour lui en poser une sans aucune pertinence et dont la réponse n’est absolument pas de ses affaires : ce monsieur voulait connaître le nom du policier en charge de l’enquête sur les militants de gauche qui auraient voulu faire des problèmes à notre colloque. Je félicite Djemila pour tout : son humour, sa sensibilité, son intelligence, son sens de l’organisation et son aplomb. Bravo!

Louise Mailloux, une militante pour la laïcité dont la rigueur intellectuelle n’est plus à prouver – en fait foi d’ailleurs le fait que ses détracteurs passent beaucoup plus de temps à l’injurier qu’à répondre à ses arguments – nous a gratifiés d’un exposé sur l’histoire des relations entre le féminisme et la religion. En effet, les luttes féministes se sont toujours faites en opposition avec la religion. C’est en opposition avec l’église catholique que les Occidentales ont gagné l’égalité de droits avec les hommes. Les religions abrahamiques sont claires dans leurs textes fondateurs à l’effet que la femme est faite pour être subordonnée à l’homme, et cela est aussi vrai pour l’islam que pour le christianisme. Ainsi, un féminisme islamique n’est guère plus pertinent que ne le serait un féminisme catholique. C’est avec le calme rationnel qu’on lui connaît que Louise a expliqué pourquoi le féminisme est indissociable de la laïcité, et que ce qui se donne le nom de féminisme islamique est en réalité une défense du voile et de l’islam, certainement pas une défense des femmes. Ne change pas, Louise!

Nadia El-Mabrouk est devenue connue du public suite à son passage à l’émission Tout le monde en parle, où elle et Rachida Azdouz ont offert une performance remarquable en débattant avec une militante pleurnicharde, sans aucune rigueur intellectuelle et que le port du voile, qu’elle a beau attribuer à « son rapport à sa pudeur », n’empêche pas d’exhiber son sex-appeal dans des tenues moulantes : Dalila Awada. Vous pourriez croire qu’il est facile d’offrir une bonne performance face à une adversaire aussi médiocre, mais en réalité, rester sérieuse et réussir à avoir un discours constructif même avec une interlocutrice spécialisée dans l’appel aux sentiments est tout de même un défi, et Nadia a su le relever. Depuis lors, j’ai remarqué qu’elle avait été désignée par Thérèse Kaligirwa Namahoro, une militante agressive anti-Blancs, comme la « nouvelle Djemila Benhabib » (ce qui à mes oreilles sonne beaucoup plus comme un compliment que comme un reproche). Nadia a aussi participé à l’écriture d’un ouvrage collectif critiquant le cours Éthique et culture religieuse (ECR), que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire. Elle nous a offert un discours intéressant sur le problème que pose le fait de faire porter le voile à des fillettes. En effet, comment peut-on parler de choix libre et éclairé quand on impose quelque chose à des enfants qui n’ont même pas la maturité d’évaluer les pratiques religieuses et de se situer par eux-mêmes par rapport à celles-ci, sachant par ailleurs qu’il est difficile de se défaire, une fois adulte, de ce qu’on nous a inculqué dans l’enfance? Elle nous a éclairés sur l’oppression que le voile implique pour les fillettes : d’abord, seules les fillettes musulmanes se retrouvent stigmatisées par un vêtement montrant à tous les autres leur appartenance religieuse, puisque les garçons musulmans n’ont pas à porter de vêtement distinctif. De plus, cela exclut les fillettes de la baignade, en plus de nuire à leurs mouvements, restreignant leur liberté de jouer comme les autres enfants (il ne faut pas oublier que le voile islamique ne couvre pas simplement les cheveux et le cou : il s’accompagne de l’obligation de tout couvrir sauf le visage et les mains). Et que dire du fait d’imposer à une petite fille de s’emmitoufler par des journées de canicule, en lui présentant son propre corps comme une obscénité qui doit être cachée pour ne pas éveiller le désir des garçons? J’en reviens au racisme inversé dont parle Maajid Nawaz : depuis son passage à Tout le monde en parle, Nadia El-Mabrouk se fait elle aussi critiquer par la gauche régressive. Elle l’a été tout récemment, suite à un texte paru dans le journal La Presse, où elle exposait essentiellement l’argumentation qu’elle nous a présentée au colloque. Ces soi-disant gauchistes parleraient certainement de culture du viol si des Occidentaux faisaient reposer sur les femmes la responsabilité d’éviter de susciter le désir des hommes par leur habillement. Mais quand ce sont des musulmans qui font cela, et à des fillettes en plus, là il faut respecter leurs croyances et leurs coutumes. Bien sûr, les musulmans sont par essence pétris de la culture du viol et il serait très raciste de leur demander d’en sortir, seuls les Occidentaux peuvent le faire (sarcasme). J’en profite pour féliciter et remercier Nadia pour son étude des manuels d’ECR, grâce à laquelle elle a pu nous informer sur certains problèmes posés par ce cours.

Neda Topaloski nous a parlé des FEMENS, dont elle fait partie. Je ne m’étais jamais vraiment intéressée à ce mouvement, aussi Neda m’a appris des nouvelles choses, notamment la raison pour laquelle les FEMENS prennent pour moyen de communication l’écriture de slogans sur leur poitrine nue. Elle est la seule des conférencières à avoir parlé longuement de sa propre expérience, sa présentation a certainement pris un caractère plus personnel, plus humain pourrais-je dire, que les autres présentations, qui étaient impersonnelles et théoriques. Cependant, son témoignage apporte certainement de l’eau au moulin dans une discussion sur le féminisme. J’ai été interpelée par son principe à l’effet qu’il y a un acte féministe fondamental dans le fait, pour des femmes, d’utiliser elles-mêmes leur corps : celui-ci n’est pas dénudé pour être un objet au bénéfice des hommes, mais pour être un moyen de communication pour les femmes. Les FEMENS refusent l’objectivation et lui opposent l’imposition de la femme comme sujet. Merci pour cet exposé, Neda, j’ai été ravie de faire ta connaissance.

Pour ma part, j’avais prévu montrer que le féminisme intersectionnel repose sur de la pseudo-science sociale, pour ensuite m’inspirer du concept de racisme inversé de Maajid Nawaz, afin de montrer que le féminisme intersectionnel mène au sexisme inversé, c’est-à-dire blâmer les femmes qui promeuvent les intérêts des femmes, et ce en s’appuyant sur des prétentions de féminisme. Je n’ai eu le temps que pour la première partie, à la déception de l’auditoire semble-t-il, du moins si je me fie aux exclamations de déception lorsque j’ai annoncé que je n’aurais pas le temps de parler de sexisme inversé. Je ne développerai pas sur ma propre présentation, car je prépare une série de billets sur le sujet, à paraître sur mon blog et dans la revue en ligne discernement.net. Je tiens cependant à dire à ceux qui étaient présents qu’entendre vos rires pendant que je démolissais l’édifice intersectionnel une brique à la fois m’a donné une énergie et un aplomb dont je ne pensais pas être capable à ce colloque, qui était mon tout premier. Je ne parlerai pas de ma performance, mais de NOTRE performance, vous avez été un public fantastique. Je remercie également tous ceux qui sont venus discuter avec moi après que l’activité ait pris fin, merci pour vos commentaires constructifs. Je suis heureuse d’avoir fait de nouvelles connaissances.

Pour finir, Stéphanie Codsi nous a offert l’exposé qui était certainement le plus scientifique de la soirée, et il y avait de quoi, puisque son sujet était la place des femmes en sciences. Je félicite Stéphanie pour avoir su faire une présentation consistante sur un sujet qui aurait pu prendre à lui seul une conférence d’une heure, et ce, malgré que le temps qui nous était alloué était d’une douzaine de minutes. Cet exposé soulève plusieurs questions, et je n’ai pas été surprise que plusieurs personnes s’adressent à elle durant la période de questions. Comment faire pour intéresser les filles à la science et leur faire entendre qu’elles peuvent être douées pour en faire? Leur présenter des modèles de femmes scientifiques serait certainement un excellent début, comme le faisait remarquer Stéphanie, qui mentionnait par ailleurs que des femmes ont fait de la science depuis longtemps, mais qu’on ignorait pour ainsi dire leurs contributions. Merci pour ton exposé, Stéphanie.

La période de questions fut surtout l’occasion d’entendre les interventions de personnes ayant assisté à nos présentations, bien que quelques personnes aient posé des questions. Je ne parlerai pas de toutes les interventions, mais je remercie tous ceux qui se sont donné la peine d’en faire une. Oui, même toi, Eric Emond, si jamais tu lis ce billet : merci de nous avoir donné l’occasion de réexpliquer pourquoi le voile islamique est incompatible avec le féminisme, en plus de donner une nouvelle confirmation que le seul « argument » que les gens de ta mouvance idéologique sont capables de nous opposer, c’est de nous traiter de noms tels que islamophobes, racistes, haineuses, etc. Je sais bien que tu n’as toujours pas compris pourquoi le voile est incompatible avec le féminisme, parce que tu sembles incapable de comprendre quelque chose de pourtant simple, et prouvé par l’expérience : ce n’est pas parce que quelque chose est choisi par une femme que c’est féministe. Il y a des femmes qui endossent des croyances et des pratiques sexistes. Ma propre grand-mère était convaincue qu’elle devait voter comme mon grand-père, faute de quoi elle annulait le vote de celui-ci ; vas-tu dire que son choix de voter comme mon grand-père était féministe? Non seulement les combats pour l’émancipation des femmes, mais tous les combats pour l’émancipation des groupes d’humains défavorisés d’une manière ou d’une autre ont toujours impliqué de s’opposer aux actions de certaines personnes faisant partie du groupe pour lequel on veut l’émancipation. Mais les féministes intersectionnelles, avec qui tu t’allies (il suffit de regarder les commentaires sur ta page Facebook et de remarquer ton usage sérieux du concept de mansplaining pour s’en rendre compte, parce que seuls ceux qui adhèrent au féminisme intersectionnel prennent ce concept au sérieux), avec le manque de rigueur, de maturité, de culture, d’humilité et de connaissances historiques qui les caractérise, s’imaginent que le féminisme est tout simple, et qu’il veut dire qu’on respecte les choix des femmes quels qu’ils soient. Ne te gêne pas pour continuer de poser tes questions les prochaines fois que des VRAIES féministes organisent un colloque, tu les aides à prouver la pertinence de leur position et leur capacité à la défendre.

J’aimerais par ailleurs glisser un mot de l’intervention de Michèle Sirois, présidente de Pour les droits des femmes au Québec, anthropologue et ancienne professeure de sociologie. Elle a fait valoir fort justement qu’on oubliait la méthodologie qui doit s’appliquer en sciences sociales. La commission sur le racisme systémique sera basée, non pas sur des données empiriques, des statistiques, le résultat d’études et d’enquêtes, mais sur des témoignages. Autrement dit, cette commission reposera sur le même type de pseudo-science sociale que le féminisme intersectionnel. Merci pour cette intervention, Michèle.

Pour finir, je ne me priverai pas du plaisir d’adresser une pointe aux féministes intersectionnelles, pour lesquelles certaines captures d’écran récentes me laissent entendre que vous continuez de lire mes écrits, Mesdames, et aussi Messieurs (tout en prétendant que je ne vous intéresse pas quand je vous confronte). Ce colloque valait beaucoup mieux que vos panels minables où on n’entend que des femmes qui parlent d’elles-mêmes et où vous censurez pendant la période de questions. Votre idéologie à deux balles ne devrait pas avoir sa place à l’université. Je vais paraphraser Richard Dawkins, un de mes idoles (mais je suis sûre que vous êtes déjà au courant, j’ai remarqué que vous savez sur moi tout ce que j’ai déjà écrit sur Facebook, chères dames que je n’intéresse pas) : quand on a besoin d’un safe space, on ne va pas à l’université, on reste dans son lit avec un nounours en peluche et on suce son pouce. Quand vous serez prêtes à apprendre quelque chose et à faire face à l’échange d’idées, vous irez à l’université. Et peut-être qu’alors, vos panels auront de l’intérêt sur le plan intellectuel. D’ici là, ce sont des séances de pleurnichage et rien d’autre. J’ajoute qu’il est assez éloquent que l’opposition agressive à notre colloque ne soit pas venue de personnes qui critiquent ouvertement le féminisme (il y en avait d’ailleurs plusieurs dans l’audience, et ces personnes nous ont écoutées respectueusement), mais bien de vous : vous êtes aussi utiles à l’émancipation des femmes qu’une cuillère de bois est utile pour débarrer une porte.

Merci encore à tous ceux qui se sont présentés, ce fut une expérience ultra-enrichissante pour moi. Au plaisir de vous rencontrer à nouveau.

 

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L’homonyme d’Albert et les faits

En quelques mois, le doctorant en philosophie Xavier Camus s’est fait connaître tout à coup. Ses écrits, où il parle plusieurs fois par semaine de la Meute, et très souvent de Djemila Benhabib, lui ont valu un public qui le défend, oserais-je dire avec zèle, ainsi que de devenir connu de beaucoup de gens qui n’apprécient pas ce qu’il écrit sur Madame Benhabib et sur d’autres personnes. J’ai moi-même été mentionnée dans un de ses textes, aussi je vais en quelque sorte lui répliquer.
Dans son tout dernier texte, paru aujourd’hui même, Monsieur Camus écrit : « Bien que son texte dresse un portrait de moi tout à fait abominable, je répondrai comme je le fais toujours, c’est-à-dire de manière posée, transparente et avec preuves à l’appui. »
Cette prétention de sa part est pour le moins exagérée. Je vais prendre le texte dans lequel il a parlé de moi et de deux autres de mes amies, en plus de Djemila, afin d’illustrer ma prétention contraire : cet auteur n’écrit ni de manière posée, ni avec des preuves à l’appui. J’ajoute qu’il ne s’en tient absolument pas au factuel, et qu’il utilise des expressions agressives, voire injurieuses. Je m’en tiendrai au texte qui m’intéresse particulièrement, et libre à vous ensuite de lire ses autres écrits et de juger par vous-même. Je prendrai des extraits du texte “Djemila Benhabib et l’islamophobie”, publié le 4 septembre 2017, et les commenterai un à la fois. Voici le lien pour lire le texte intégral : https://xaviercamus.com/2017/09/04/…
« Mme Benhabib s’est fait connaître en 2009 par son premier essai, Ma vie à contre-coran. Elle y annonçait déjà ses couleurs de troll anti-islam »
L’usage du mot « troll » n’est pas objectif. C’est clairement un terme dénigrant, qui relève de la perception négative que Monsieur Camus se fait de Madame Benhabib (ce qui est certes son droit, mais on ne peut pas prétendre que ce soit une considération factuelle). J’ajoute qu’il n’a manifestement pas lu « Ma vie à contre-coran », parce que Madame Benhabib ne peut pas, à la lumière de ce livre, être considérée comme anti-islam, si on entend par là être contre tous les musulmans. Benhabib écrit explicitement, dans ce livre, que les premières victimes des islamistes sont elles-mêmes musulmanes. J’ai par ailleurs souvent lu ou écouté Madame Benhabib depuis la parution de Ma vie à contre coran, et je peux témoigner qu’elle se fait l’alliée de nombreux musulmans qui cherchent à donner une image plus positive de leur religion, étant donné que les islamistes tendent à se faire remarquer plus que les autres. Ainsi, le portrait que Monsieur Camus nous peint de Madame Benhabib dès la première phrase de son texte est tout sauf factuel.
« Dans le sillage de la Charte des valeurs (2012), elle deviendra une incontournable héroïne pour ceux et celles qui estiment que la seule façon de sauver l’identité québécoise doit se résumer à casser du sucre sur le dos de la communauté musulmane, étant donné les forces obscures qui s’y cacheraient pour nous imposer un éventuel agenda totalitaire. »
Ça aurait été bien d’avoir des éléments pour justifier cette affirmation. De plus, il faudrait des précisions : qui sont « ceux et celles qui estiment que la seule façon de sauver l’identité québécoise doit se résumer à casser du sucre sur le dos de la communauté musulmane »? Et quelles sont les raisons de Monsieur Camus pour associer Benhabib à ces gens? Était-elle volontairement associée à eux? Sinon, il faudrait prendre garde de ne pas exagérer son lien avec eux. Vous savez, les écrits de Darwin ont été repris (et tordus) par des racistes, est-ce qu’il faut en blâmer Darwin? Que Djemila soit appréciée de personnes islamophobes ne fait pas d’elle-même une islamophobe. Bref, de qui parle Monsieur Camus, et qu’est-ce qui lui permet d’associer Madame Benhabib à ces gens, qui qu’ils soient? Ce passage de son texte est très vague, tout en étant certes peu flatteur pour Madame Benhabib.
“Au fil des années, Mme Benhabib s’est ainsi démarquée comme ardente défenderesse de l’identité québécoise, pro-charte, anti-islam, anti-commission sur le racisme systémique, etc., répétant ad nauseam exactement ce que les xénophobes veulent entendre.”
Que défendre l’identité québécoise, la charte – je suppose qu’on parle du projet de charte de la laïcité du Parti québécois –  et être contre l’islam et contre la commission sur le racisme systémique, relève de la xénophobie n’est pas un fait, mais la perception de Monsieur Camus. Le nationalisme n’est pas de la xénophobie, et il y a des raisons d’appuyer la laïcité, de critiquer l’islam et de s’opposer à la commission sur le racisme systémique qui n’ont rien à voir avec la xénophobie.
Plus loin, Camus écrit que Benhabib aurait “l’effronterie de nier le pire acte terroriste des dernières années au Québec”, ce qui est un choix de termes pour le moins discutable: même en se fiant simplement aux captures d’écran qu’il inclut à son texte – j’en profite pour signaler que des captures d’écran sorties de leur contexte ne sont pas des preuves, contrairement à ce que Monsieur Camus et ses fidèles lecteurs semblent croire – elle n’a pas nié ce qui est arrivé, elle se demande si nous sommes correctement informés sur ce qui est arrivé exactement.
“Cet été, elle fit aussi les délices des islamophobes en accusant les Frères musulmans d’avoir organisé des prières provocatrices au Parc Safari, dans le dessein machiavélique d’humilier les Québécois.es et faire avancer leurs objectifs totalitaires. Elle évoqua leur islamisme et même leur terrorisme larvé.
Or, tout cela n’était qu’un tissu de divagations sournoises : les faits ont démontré que le groupe musulman en question avait réservé un espace privé en bonne et due forme afin de s’amuser. Leurs activités festives étaient leur réelle motivation, si bien que le responsable religieux avait permis qu’on puisse regrouper deux prières en une, pour que ce soit plus bref (moins de 10 minutes au total).”
Pardon : quels faits? Ce n’est pas écrit dans votre texte, Monsieur Moi-je-réponds-avec-preuves-à-l’appui…de plus, je vois mal en quoi le deuxième paragraphe contredit le premier : ça pourrait très bien être un groupe qui réservait un espace en bonne et due forme, et dont la prière durait tout au plus dix minutes, tout en étant affilié aux Frères musulmans (d’ailleurs Camus admet lui-même dans son billet paru aujourd’hui qu’il ne connaît rien aux Frères musulmans).
“Puis que pense-t-elle de ses détracteurs, ceux qui tenteront de faire valoir les faits ou la tolérance en général? Elle juge que ce sont des «idiots utiles» de l’islamisme, mieux encore : des «crétins de la gauche régressive»”
Encore là, Monsieur Camus met de l’avant ses perceptions : on peut remarquer que la capture d’écran censée illustrer cela montre l’opposition de Benhabib au voile et au burkini. D’abord, je vois très mal le lien entre faire valoir les faits et être ouvert au voile et au burkini. Ensuite, que l’ouverture au voile et au burkini soit de la tolérance, et surtout une tolérance bien placée (la tolérance n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même, tout dépend de ce qui est toléré) voilà qui relève encore une fois de la perception de Camus et non des faits.
“Le 28 septembre prochain, aura lieu un colloque mis sur pied par Mme Benhabib, dont le thème d’ensemble sera le rapport entre féminisme et religion.”
Je peux déjà vous dire qu’il omet de mentionner que nous parlerons aussi du racisme et de la science. Mais ce qui suit est encore moins objectif :
“En invitant des militantes zélées «anti-voile» telles que Louise Mailloux, Nadia El-Mabrouk et Annie-Ève Collin, on sait d’ores et déjà que les discussions prendront une tournure islamophobe.”
Nous sommes toutes les trois contre le voile, voilà une façon factuelle de l’exprimer. Nous traiter de militantes zélées relève de la perception et du défoulement. Quant à sa prédiction sur la tournure islamophobe que prendront nos discussions, Monsieur Camus prétendrait-il avoir des dons de voyance?
Pour finir, les allégations selon lesquelles Madame Benhabib est associée à la Meute de quelque façon que ce soit ont été réfutées par la principale intéressée. Monsieur Camus a droit à sa liberté d’expression, comme tous les citoyens, mais ses textes ne s’en tiennent pas au factuel, et il est faux de prétendre qu’il appuie toujours ses affirmations sur des preuves. De plus, il fait lui-même ce qu’il reproche à Djemila Benhabib : dresser des portraits des gens qui sont tout à fait abominables. Il a l’accusation de racisme, de xénophobie, d’islamophobie et d’intolérance facile. J’ajoute que ça fait deux fois que je le vois critiquer des écrits tout en admettant ne pas les avoir lus : de quelqu’un qui prétend s’en tenir aux faits, on s’attendrait à mieux.

Détournement de la pensée de Popper : confusion entre discours et acte

Une lettre d’opinion publiée dans le Devoir d’aujourd’hui, de la plume de Hadrien Chénier-Marais, pose la question suivante dans son titre même : est-il correct de frapper un nazi? J’estime que l’auteur erre à deux égards. Premièrement, son raisonnement fondé sur le paradoxe de Popper comporte des failles importantes. Deuxièmement, il propose de relativiser les droits fondamentaux.

Voici ce qu’écrit Chénier-Marais :

« [Karl Popper] explique que la tolérance absolue ou illimitée qui permet l’expression de discours intolérants mène à l’éradication de la tolérance puisque les discours [mon emphase] intolérants deviennent alors banals, au même titre que les discours tolérants. […] Selon Popper, pour permettre à la tolérance de s’épanouir et de prospérer au sein de la société, il faut faire preuve d’intolérance face aux mouvements [mon emphase] intolérants, d’où le paradoxe. Cette intolérance face à l’intolérance, toujours selon Popper, peut aller jusqu’à l’utilisation de la force. Selon cette logique, la réponse à la question initiale, est-ce correct de frapper un nazi?, devient indéniablement oui puisque frapper ce dernier est une expression d’intolérance face à l’intolérance. »

Vous remarquerez que Chénier-Marais passe des discours intolérants aux mouvements intolérants, ce qui n’est pas la même chose. Un mouvement nazi ferait vraisemblablement plus que tenir des discours, et c’est à ce moment-là qu’il deviendrait sans aucun doute nécessaire, dans un État de droit, d’intervenir : si quelqu’un appliquait l’idéologie nazie, il commettrait des actes qui brimeraient les droits fondamentaux de plusieurs catégories de citoyens. Ainsi, Chénier-Marais néglige la distinction entre discours et acte : on peut tout à fait reconnaître le droit d’adhérer au nazisme de manière passive et de l’exprimer, tout en maintenant que l’application de l’idéologie nazie doit être punie par la loi. De plus, à la fin de l’extrait cité, il présente le fait de frapper un nazi comme une expression de l’intolérance, or frapper n’est pas un moyen d’expression mais un acte. Chénier-Marais ignore à deux reprises la différence entre le discours et l’acte. Il est généralement permis de défendre ses idées par la parole même lorsqu’il est illégal de les appliquer par ses actes.

Par ailleurs, voici ce que Popper avait écrit :

« Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. […] nous devrions revendiquer le droit de les supprimer [les intolérants], au besoin, même par la force […] Nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant.

Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire [mon emphase]. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique et ne répondent aux arguments que par la violence. Il faudrait alors considérer que, ce faisant, ils se placent hors la loi et que l’incitation à l’intolérance est criminelle au même titre que l’incitation au meurtre, par exemple. »

Soyons réalistes : il est parfaitement possible, dans le contexte d’aujourd’hui, de contrer le nazisme grâce à des arguments et à l’opinion publique. Le nazisme est loin d’être populaire. Il n’est pas nécessaire de recourir à la force, à moins que des nazis ne passent du discours aux actes. Et si cela arrive, il est à noter que ce n’est pas à de simples citoyens d’intervenir, mais à l’État. Il faut se souvenir des fondements de la démocratie et de l’État de droit. La philosophie de la Renaissance, la philosophie des Lumières, faisait valoir, à travers des auteurs tels que Hobbes, Locke, Rousseau et autres, que, puisque nous sommes par nature libres et égaux, il n’existe pas d’être humain ayant une légitimité naturelle pour en commander un autre. Ceci dit, nous ne pouvons pas vivre sans lois, ni sans des institutions pour les faire appliquer, car les lois et les institutions sont nécessaires, précisément, pour protéger la liberté chacun, l’égalité entre tous et les autres droits fondamentaux. L’État sert donc, non pas à nous commander, mais à nous protéger. Où je veux en venir, c’est que c’est à l’État (aux policiers, notamment) d’utiliser la force contre les nazis si la nécessité se présente, car si chacun prend l’initiative d’appliquer la justice lui-même selon son propre jugement, et en enfreignant la loi, alors il n’y a plus de loi, et sans loi, il n’y a pas d’État de droit. Or, frapper quelqu’un, c’est une atteinte à un droit fondamental, celui à la sécurité, ou encore à l’intégrité ; c’est donc une infraction à la loi. Les droits fondamentaux ont pour particularité d’être valables pour tous : même les crapules, même les criminels ont des droits fondamentaux. Même les nazis. Ceux qui commettent des crimes se placent hors la loi, pour reprendre les termes de Popper, et de ce fait, il devient permis d’agir d’une manière qui ne serait pas permise avec des citoyens non fautifs. Quoi qu’il en soit, c’est aux institutions de gérer ce genre de situation, et non à n’importe quel citoyen qui déciderait de façon arbitraire de prendre la justice en main lui-même.

Il existe un cas où de simples citoyens pourraient utiliser la force contre des nazis : si un nazi agresse physiquement une personne appartenant à une catégorie haïe des nazis, alors la personne agressée a le droit de se défendre physiquement. Cependant, il n’est nul besoin de spécifier que ce recours est permis avec des nazis, parce qu’il est permis qui que soit l’agresseur : ça s’appelle la légitime défense. Spécifier que cela est permis avec des nazis est inutile si on veut s’en tenir au droit à la légitime défense, puisque celui-ci existe déjà, et dangereux si on veut permettre la violence physique envers les nazis sans qu’il y ait agression préalable. Dangereux, car la meilleure arme pour se protéger contre les actions de nazis ou d’autres extrémistes, ce sont les droits fondamentaux. En rendant optionnel le droit à l’intégrité physique, en relativisant les droits fondamentaux dans l’objectif de se protéger contre les nazis, on nuirait à sa propre cause.

Cela serait d’autant plus dangereux dans le contexte actuel, ou une frange de la gauche a commencé à voir des nazis ou de l’extrême-droite un peu partout et à lancer des accusations non fondées. On taxe d’extrême-droite des auteurs qui sont loin de l’être (Mathieu Bock-Côté par exemple), il suffit de critiquer une religion, ou de se dire en faveur de limites en ce qui concerne l’immigration pour se faire ranger par certains dans le camp de l’extrême-droite et/ou du nazisme. Dans un tel contexte, on ouvrirait la porte à ce que des gens soient victimes de violence physique simplement parce que quelqu’un les a identifiés comme nazis, sans même qu’il n’y ait de procédure pour vérifier s’ils le sont vraiment.

Bref, il m’apparaît que Chénier-Marais a détourné le sens de la citation de Popper, en plus d’avoir perdu de vue les fondements de l’État de droit ainsi que l’importance de ne pas relativiser les droits fondamentaux.

 

Pour en finir avec le domaine protégé des croyances

écrit le 29 juillet 2017, édité le 7 août 2017
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Il est commun de faire une distinction nette entre croyance et connaissance. Selon ce point de vue assez commun, la croyance est un acte de foi, elle consiste à tenir quelque chose pour vrai sans aucune preuve, alors que la connaissance repose sur des preuves ; on n’a pas besoin de croire quelque chose que l’on sait. En philosophie, on n’a pourtant jamais trouvé, à mon sens, de meilleure définition du mot “connaissance” que “croyance vraie et justifiée” ; ainsi, s’il existe des croyances qui ne sont pas des connaissances, une connaissance, par contre, est forcément une croyance. De ce point de vue, il n’y a pas de distinction nette entre croyance et connaissance : la différence entre une croyance qui prend en même temps le titre de connaissance et une croyance qui n’a pas ce titre tient à la justification de la croyance. Autrement dit, cela dépend des prémisses qui mènent à la croyance concernée, de la démarche, des indices et des preuves. Certains y voient simplement un usage des mots qui peut différer d’une personne à l’autre et d’un contexte à l’autre, et considèrent que ce différend peut se régler en s’assurant de spécifier le sens dans lequel on utilise les mots afin de bien se faire comprendre. Je suis pour ma part convaincue que faire une différence nette entre connaissance et croyance, d’une part ne tient pas la route si on prend la peine d’examiner la question, et d’autre part a des conséquences néfastes pour la pensée rationnelle et pour le progrès de la connaissance. Dans le texte qui suit, je défendrai ces deux positions.
Tout d’abord, qu’est-ce que croire? La définition la plus brève est sans doute celle-ci : tenir quelque chose pour vrai. Mais qu’est-ce qui est tenu pour vrai? Un énoncé, que l’on peut aussi appeler proposition, ou jugement. Voici un exemple qui servira à illustrer concrètement les idées que je défendrai dans les prochains paragraphes : je viens d’entendre quelque chose tomber dans la pièce voisine et je CROIS que l’un de mes chats a fait tomber quelque chose. Je tiens pour vrai l’énoncé suivant : “Un de mes chats a fait tomber quelque chose dans la pièce voisine.” Cette croyance repose sur une démarche – comme toutes les croyances, comme je l’expliquerai dans un prochain paragraphe. Voici mes prémisses : j’ai entendu un bruit ; ce bruit ressemblait au bruit que ça fait quand un objet tombe d’un meuble ; j’ai trois chats ; il est commun que les chats grimpent sur les meubles et éventuellement fassent tomber les objets qui sont dessus ; les objets inanimés ne peuvent pas se déplacer tout seuls ; selon le bruit, il s’agit d’un objet trop lourd pour être déplacé par un simple courant d’air ; il n’y a que moi et mes chats dans l’appartement. Une seule explication semble plausible pour le bruit que j’ai entendu : un de mes chats a fait tomber un objet dans la pièce voisine. Vous remarquerez que je n’ai pas VU que mon chat a fait tomber un objet, je l’infère à partir de prémisses. Une toute petite proportion des croyances que l’on adopte sont basées sur des observations directes.
La croyance prise comme exemple au paragraphe précédent, assez banale, repose sur une série d’indices, on pourrait toujours parler de preuves ; en anglais, il existe un meilleur terme, evidences, que j’utiliserai pour la suite de mon texte. Revenons à l’idée, mentionnée en introduction, que les croyances, par définition, sont des actes de foi, qu’elles ne reposent pour ainsi dire sur rien. Cela est faux, et affirmer cela révèle qu’on n’a pas pris le temps de penser à la façon dont l’humain adopte des croyances. Toutes les croyances reposent sur des evidences. Il existe des croyances mal fondées, des croyances insuffisamment fondées, par manque d’evidences, par erreur dans la démarche, par biais de confirmation, etc. mais il n’existe pas de croyance sans aucun fondement. Le simple ouï-dire est en soi une evidence. Il s’agit d’une evidence définitivement insuffisante en science, mais c’en est quand même une. En lisant le paragraphe précédent, avez-vous cru que j’ai trois chats? Si vous l’avez cru simplement parce que vous l’aviez lu, vous avez adopté une croyance basée sur du ouï-dire. Prenez des exemples de croyances de votre choix, et pensez à la démarche par laquelle elles ont été adoptées, comme j’ai fait au paragraphe précédent, vous constaterez qu’il y a toujours une démarche, ne serait-ce que : “Untel me l’a dit et je n’ai pas de raison de douter de sa parole.”
Quand on parle de croyances, il est difficile de ne pas penser aux croyances religieuses, pour lesquelles il est particulièrement commun de dire qu’elles n’ont aucun fondement. Je suis un apostate du catholicisme et une anti-théiste de longue date, aussi je n’ai aucun problème à dire que les croyances religieuses sont MAL fondées. Toutefois, aucune croyance n’est sans fondement, pas plus les croyances religieuses que les autres. Il y a déjà le simple ouï-dire : quand on grandit dans un environnement où les adultes nous disent que Dieu existe, que Jésus était son fils, etc. et qu’on devient chrétien, le fondement de nos croyances religieuses est le ouï-dire. Les gens qui adoptent une nouvelle religion une fois adultes ont aussi suivi une démarche avant d’adopter leurs nouvelles croyances : ils ont lu des livres, certains ont vécu des expériences particulières en méditant ou en priant, ils ont rencontré des gens qui les ont inspirés, etc. Si vous discutez avec des gens qui croient en Dieu, ils seront en mesure de vous donner une série de prémisses qui les mènent à la conclusion que Dieu existe, il existe même un grand nombre de livres où l’on cherche à prouver l’hypothèse de l’existence de Dieu. Si vous discutez avec des croyants d’une confession en particulier, plusieurs d’entre eux seront aussi capables de vous donner des prémisses qui justifient (de leur point de vue) leur conviction que leur religion dit la vérité.
Maintenant qu’il est établi qu’il n’existe pas de croyance sans fondement, passons à ceci : une connaissance est forcément une croyance. Les connaissances n’existent pas par elles-mêmes, indépendamment de ce que nous, humains, tenons pour vrai ; la réalité, si, mais les connaissances, non, elles sont une production de l’esprit humain. Pour le dire autrement, il n’y a connaissance que dans la mesure où il y a des êtres humains pour connaître. Un énoncé vrai et appuyé sur des evidences solides, sur des prémisses vraies et sur un raisonnement valide, n’est pas pour autant connu de quelqu’un qui ne le tient pas pour vrai. Il existe un exemple particulièrement répandu pour illustrer cela : l’espèce humaine est un résultat de l’évolution par sélection naturelle. Ceci relève de la connaissance, les preuves de l’évolution sont légion. Je peux considérer que je SAIS que nous sommes un résultat de l’évolution, mais dans la mesure où, en plus qu’il y ait des preuves, je considère cet énoncé comme vrai. Beaucoup de gens considèrent cet énoncé comme faux, ils ne CROIENT PAS à l’évolution. Comment pourrait-on soutenir que quelqu’un qui ne croit pas que l’espèce humaine est un résultat de l’évolution par sélection naturelle, par ailleurs sait qu’elle l’est? Les preuves ont beau être là, l’individu qui ne croit pas n’en tire pas davantage de connaissances que de croyances.
Ajoutons que, en dehors des mathématiques et de la logique formelle, il n’y a pas de preuves à proprement parler, c’est-à-dire pas de démonstration. En science, il y a justement des evidences, mot qui se traduit en français par “indice”. On a pourtant pris l’habitude de parler de preuves scientifiques, peut-être parce que le mot indice paraît trop faible étant donné le degré de certitude atteint par bon nombre d’hypothèses et théories scientifiques – il reste qu’il ne s’agit jamais de certitude absolue, celle-ci n’existe qu’en mathématiques et en logique formelle. En anglais, les scientifiques emploient le mot evidence et non le mot proof. Il en va de même pour le contexte des enquêtes policières et des tribunaux : en français, on parle de preuves, en anglais, d’evidences. En science, on formule des hypothèses, on les met à l’épreuve, on les confronte à d’autres hypothèses, on voit ce que les expériences répétées confirment, ce qu’elles réfutent, la science évolue constamment. Les théories scientifiques sont en constante amélioration, contrairement aux théorèmes mathématiques. La science évolue grâce aux nouvelles hypothèses et aux nouvelles evidences. Les hypothèses scientifiques ont des degrés variables de certitude, mais elles n’atteignent jamais la certitude absolue.
Reprenons mon histoire de chats. Vous avez probablement cru par ouï-dire que j’ai trois chats. C’est une evidence. Il est facile d’aller chercher d’autres evidences pour justifier davantage cette croyance. Ceux qui suivent mon mur Facebook personnel depuis assez longtemps n’ont d’ailleurs pas eu besoin de se fier au ouï-dire, puisque je publie souvent des photos de mes chats et qu’ils ont pu voir qu’il y en a trois : un noir, un roux et un bengal. Peut-on considérer que ces personnes SAVENT que j’ai trois chats? La justification de leur croyance est-elle suffisante? Si on veut être vraiment pointilleux, n’importe qui pourrait publier des photos de chats sur Facebook en disant que ce sont les siens même si ce n’est pas vrai. Qu’en est-il de ceux qui sont déjà venus chez moi et qui ont vu mes trois chats de leurs yeux ? Il faudrait être vraiment TRÈS pointilleux pour dire que ces gens n’ont pas la certitude que j’ai trois chats, mais en fait, ils n’ont toujours pas de certitude absolue : je pourrais vouloir faire croire aux gens que j’ai trois chats au point d’emprunter des chats à des voisins quand je reçois des invités. Maintenant, on peut ajouter la prémisse, pour continuer de soutenir la conclusion que les trois chats sont à moi, qu’on voit mal ce qui motiverait quelqu’un à vouloir faire croire aux gens qu’elle a des chats alors qu’elle n’en a pas, mais est-ce là une démonstration que c’est théoriquement impossible? Non. Quoi qu’il en soit, on aurait selon moi raison de dire que ceux qui sont déjà venus chez moi savent que j’ai trois chats, et il me paraît raisonnable de dire la même chose pour ceux qui ont simplement vu les photos sur Facebook. En ce qui concerne ceux qui ont seulement lu le présent texte, il devient plus difficile de parler de connaissance, parce que le ouï-dire seul est bien pauvre, et qu’on voit ce qui aurait pu me motiver à inventer cette histoire de chats : elle me sert à illustrer les idées que je veux défendre dans le texte. On constate grâce à cet exemple banal que la différence entre ce que l’on croit et ce que l’on sait n’est pas nette, tout dépend de ce qui justifie que l’on tienne tel énoncé pour vrai, et une justification suffisante dans un contexte pourrait être insuffisante dans un autre.
Cela complète mon argument pour affirmer que faire une distinction nette entre croyance et connaissance ne tient pas la route. Si je résume : d’abord, on ne peut pas savoir quelque chose qu’on ne croit pas, car pour connaître, il faut appréhender un énoncé et l’admettre comme vrai. Ensuite, il n’y a pas, d’un côté, des énoncés qu’on tient pour vrais sans aucune raison, et de l’autre, des énoncés prouvés ; les croyances reposent toutes sur des evidences, et celles-ci peuvent être plus ou moins probantes, et sur des raisonnements, et ceux-ci peuvent être plus ou moins valides.
Il me reste à aborder l’autre point annoncé en introduction : pourquoi cette prétention qu’il y a le domaine de la croyance et celui de la connaissance, que ce sont des domaines distincts, me paraît nuisible. Tel que déjà mentionné, la science évolue parce qu’on met les hypothèses à l’épreuve de l’expérience, qu’on les confronte à d’autres hypothèses. C’est parce qu’on part du principe qu’il y a moyen d’acquérir des connaissances sur les objets étudiés qu’on fait de la science. Le fait de prétendre que quelque chose ne peut PAS être objet de connaissance, c’est fermer la porte à toute démarche visant à se rapprocher de la vérité en ce qui concerne ce quelque chose. C’est notamment ce que l’on fait avec les croyances religieuses: on les classe dans le domaine de la croyance afin de couper court aux arguments de ceux qui cherchent à savoir si ces croyances sont plausibles. En fait, on le fait surtout pour discréditer, voire pour ridiculiser les scientifiques et philosophes qui tentent de mettre en lumière les contradictions entre certains faits scientifiques et telle ou telle prétention de telle religion. On met ainsi des bâtons dans les roues au progrès dans certains domaines où la connaissance est bel et bien possible. Encore une fois, les gens religieux basent leurs croyances sur des démarches, et comme pour n’importe quelles croyances, on peut questionner leurs démarches, chercher à identifier des failles, confronter les diverses hypothèses, les diverses croyances. Beaucoup ont accepté sans trop y penser – ou simplement pour éviter de mal paraître – que les questions liées aux religions ne peuvent pas être résolues de façon rationnelle, et ça a pour effet que ceux qui se permettent d’essayer de le faire – avec un certain succès, il faut l’avouer, d’ailleurs, c’est vraisemblablement pour ça qu’ils sont aussi controversés – passent pour des gens arrogants. En fait, il est même commun de faire de cet adage (celui qui stipule que les questions religieuses ne peuvent pas être résolues en ayant recours à la science, ni par l’argumentation) une condition nécessaire pour la liberté de religion, accusant du coup ceux qui ne l’acceptent pas d’être intolérants, voire d’être des intégristes opposés aux droits fondamentaux des autres. Il n’est pas question de nier le droit à la liberté de religion : le droit de croire quelque chose n’a jamais été tributaire de si on a des raisons valables de le croire. Il ne s’agit pas du domaine du droit, mais de celui de la connaissance.
Pour résumer : si on réfléchit quelques minutes à la façon dont on adopte des croyances et à la façon dont on en vient à acquérir des connaissances, on se rend compte que la prétention qu’il existe deux domaines bien distincts, celui de la croyance et celui de la connaissance, ne tient pas la route. Par ailleurs, ça a pour effet de nuire au progrès de la connaissance sur certaines questions parce qu’on a décrété qu’elles relevaient du domaine de la croyance, ainsi que de diaboliser des gens qui font un usage parfaitement légitime de la science et de la pensée rationnelle. Pour ces raisons, j’insiste pour m’opposer à à l’idée qu’il existe une distinction nette entre croyance et connaissance.

Peut-on être né dans le mauvais corps?

écrit le 30 avril 2017, mis à jour le 7 août 2017
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La question du sexe, du genre et de l’identité des personnes par rapport à ces concepts est souvent mise de l’avant dans l’actualité. Dans les journaux et sur Internet, on peut lire des articles portant sur la discrimination dont font l’objet les personnes transgenre et transsexuelles, sur l’usage des pronoms masculins et féminins en fonction de l’identité de l’individu, sur l’usage des mots Madame et Monsieur (certains revendiquent qu’on n’utilise ni l’un ni l’autre pour s’adresser à eux, et qu’on utilise des pronoms neutres pour les désigner), etc. L’objet de ce texte ne sera pas, toutefois, de discuter en profondeur de questions politiques concrètes en ce qui concerne les droits des personnes transgenres et transsexuelles. Ces questions sont certes intéressantes, mais je les garde pour d’autres publications. Je soulèverai plutôt ici la question du sens de la phrase “Je suis né(e) dans le mauvais corps.”, afin d’aider à déterminer si on doit reconnaître l’existence de femmes dans un corps d’homme et d’hommes dans un corps de femme. En effet, de nombreuses personnes s’identifiant comme transgenre ou transsexuelles affirment être nées dans le mauvais corps. Qu’est-ce que cela peut signifier ?
Pour répondre adéquatement à cette question, il nous faut d’abord définir et distinguer les concepts de sexe et de genre. Le sexe (en anglais, ce mot se traduit par sex) est un concept biologique lié au potentiel de reproduction. Il existe deux sexes : le sexe femelle et le sexe mâle. Autrement dit, il y a deux types de gamètes dans le monde vivant : des gamètes de grande taille et nourricières, que l’on appelle « femelles », et des gamètes de petite taille qui fécondent les gamètes femelles, on les appelle « mâles ». Pour qu’il y ait reproduction, il doit y avoir fusion d’une gamète femelle et d’une gamète mâle. Chez certaines espèces (notamment tous les mammifères), chaque organisme normalement constitué ne produit qu’un seul des deux types de gamètes, ainsi on peut parler d’individus femelles et d’individus mâles ; on dit de ces espèces qu’elles sont sexuées. L’espèce humaine est sexuée ; en français, la femelle humaine est appelée la femme (la jeune femelle est appelée fille), et le mâle humain est appelé l’homme (le jeune mâle est appelé garçon). En anglais, la femelle adulte est appelée woman, la jeune femelle girl, le mâle adulte est appelé man et le jeune mâle, boy. Pour les espèces sexuées, la reproduction implique une relation sexuelle entre un individu mâle et un individu femelle, ou encore une manipulation par laquelle on fait rencontrer une gamète mâle et une gamète femelle (p.ex. la fécondation in vitro).
Le genre (en anglais, gender), contrairement au sexe, n’est pas biologique, mais social. Il s’agit d’un ensemble de comportements et de rôles qui, dans une société humaine, sont attribués à un sexe plutôt qu’à l’autre. On constate que, ainsi défini, le genre est distinct du sexe tout en lui étant conceptuellement lié ; il est distinct du sexe sans en être indépendant. Il y a par ailleurs place à la discussion sur la relation précise entre les deux : les traits et comportements que l’on retrouve chez l’être humain étant pratiquement tous le résultat d’une combinaison de la biologie et de la culture, il est difficile de discerner avec exactitude dans quelle mesure le genre reflète des différences biologiquement explicables entre les sexes, et dans quelle mesure il résulte d’une construction sociale.
Prenons quelques exemples simples afin de mieux comprendre : c’est un fait biologique que les femmes – je rappelle que ce mot est ici défini comme « femelle de l’espèce humaine », et bien que le choix d’utiliser ce mot pour référer au sexe ne fasse pas l’unanimité, je le justifierai dans un autre paragraphe – bref les femmes produisent des ovules, alors que les hommes (mâles humains) produisent des spermatozoïdes ; que les femmes ont un vagin alors que les hommes ont un pénis ; que les femmes peuvent être enceintes – si elles sont fertiles – alors que les hommes ne le peuvent pas. Ce ne sont pas les normes sociales qui incitent les hommes à avoir un pénis et les femmes à avoir un vagin, ni qui déterminent que porter le bébé durant la gestation est le rôle de la femme. Ces différences sont clairement liées au sexe et non au genre.
Dans notre culture, la jupe, la robe, les souliers à talons hauts sont des vêtements associés aux femmes : il est assez peu commun de voir des hommes en porter et, lorsque c’est le cas, on peut être porté à dire que l’homme ainsi vêtu est « habillé comme une femme » ou encore qu’il est « féminin ». Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de biologique faisant en sorte que la jupe soit réservée aux femmes. Les différences entre l’habillement masculin et l’habillement féminin relèvent clairement du genre et non du sexe. À ce titre, un homme peut facilement s’approprier ce qui est féminin, et une femme, ce qui est masculin, ce qui ne serait pas le cas avec ce qui relève du sexe : un homme peut décider de porter une jupe, mais pas décider d’être enceint.
Les deux exemples précédents sont simples : dans le premier exemple, la différence relève strictement de la biologie, et dans le second, de la construction sociale. D’autres exemples sont beaucoup plus complexes. Par exemple, l’éducation en CPE est un métier associé aux femmes : c’est un fait qu’il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes qui exercent ce métier, on s’attend à ce que ce soient des femmes qui choisissent ce métier, on peut être surpris de rencontrer un homme qui fait ce choix. C’est relatif au genre, car il n’est pas impossible à un homme d’exercer ce métier, et il existe des hommes qui l’exercent. Il n’en demeure pas moins qu’il existe des éléments biologiques permettant d’expliquer, au moins en partie, pourquoi les femmes ont plus tendance que les hommes à prendre soin des enfants. Bref, alors qu’avoir un vagin est strictement lié au sexe, et que la jupe comme vêtement féminin est strictement liée au genre, l’éducation en CPE comme métier féminin relève un peu des deux.
La distinction entre sexe et genre n’est pas toujours claire dans l’esprit de tous. Il est à noter que les adjectifs masculin et féminin contribuent à entretenir la confusion car ils peuvent référer aussi bien au sexe qu’au genre. Ainsi, dire que Richard Dawkins est de sexe masculin renvoie clairement à son sexe, alors que dire que les revues sur les voitures sont un intérêt masculin renvoie au genre. Un autre élément qui nourrit cette confusion est l’habitude qui a été prise, dans la langue anglaise, d’utiliser communément le mot gender alors qu’on veut référer au sexe (mot dont la traduction anglaise exacte, rappelons-le, est sex). Beaucoup de gens ont tendance à croire – à tort – que ce sont des synonymes.
Par ailleurs, tel que mentionné, certains seraient en désaccord avec mon emploi des mots femme, fille, homme et garçon (et leurs équivalents anglais) pour distinguer les humains selon leur sexe ; certains soutiennent que ces mots servent plutôt à distinguer les individus selon leur genre, et que ce sont les mots femelle et mâle qui servent à les distinguer selon leur sexe. Bien que chaque mot puisse avoir plus d’une définition, l’usage de ces mots pour distinguer les individus selon leur sexe, indépendamment de leur conformité aux normes de genre, me paraît beaucoup plus justifié. D’une part, bien que cet argument puisse paraître enfantin, il n’est pas dépourvu de valeur : si vous regardez la définition de « femme » dans un dictionnaire de la langue française, il sera indiqué qu’il s’agit de la femelle de l’espèce humaine, et possiblement spécifié qu’on réfère surtout ainsi à l’adulte, utilisant plutôt le mot fille pour référer à la jeune femelle. L’autre sens courant du mot femme que l’on retrouve dans les dictionnaires est que c’est un synonyme d’épouse. On n’y retrouve aucune définition, pour le moment, qui ressemble à « être humain qui s’identifie au genre féminin » ou encore « être humain qui exprime le genre féminin ». Le masculin faisant office de genre neutre en français, le mot « homme » est associé à un plus grand nombre de définitions, mais lorsqu’on arrive aux définitions qui parle de l’homme par opposition à la femme, on le définit comme le mâle adulte de l’espèce humaine ; le mot garçon aussi réfère, selon le dictionnaire, au jeune mâle, et non à un jeune humain qui s’identifie comme masculin, ou qui exprime un genre masculin. Bien sûr, les définitions de dictionnaire sont des conventions et elles évoluent, mais pour le moment les définitions des mots femme, fille, homme et garçon en sont là, et elles reflètent vraisemblablement l’usage le plus répandu ; quant à l’usage pour référer au genre, il est si marginal qu’il n’est pas mentionné dans le dictionnaire.
J’ajoute que, lorsque les médecins désignent un enfant à venir ou un nouveau-né comme garçon ou fille, il y a désaccord à savoir si on constate ce faisant le sexe du bébé, ou si on lui assigne un genre. Compte tenu que les médecins vérifient des informations objectives avant de se prononcer, je suis de ceux qui considèrent que l’on constate le sexe. Si l’intention était de lui assigner un genre, on n’aurait pas besoin de l’avis d’un médecin, et on n’aurait même pas besoin de vérifier quoi que ce soit : les parents pourraient décider avant même de concevoir s’ils préfèrent un garçon ou une fille, assigner un genre à leur enfant en conséquence et l’élever en conséquence. Si le genre était vraiment quelque chose d’assigné et d’entièrement social, c’est comme ça que ça fonctionnerait.
Pour justifier encore davantage, j’aimerais prendre un exemple concret : le personnage d’Angela Baker dans le film Sleepaway Camp. La jeune Angela est victime d’intimidation tout au long du film, et ceux qui s’en prennent à elle sont tous assassinés peu de temps après. C’est à la toute fin du film qu’on découvre que « la » coupable est Angela, lorsque deux moniteurs du camp la trouvent à la plage, tenant la tête d’un campeur qu’elle vient de décapiter. Angela, nue, se lève et se tourne vers eux, laissant voir son…pénis. L’un des moniteur hurle : « It’s a boy! » (C’est un garçon!). Voyant cette scène, personne n’a l’idée de dire : « Mais non! C’est un mâle, oui, car elle a un pénis, mais c’est une fille, car tout au long du film, elle a toutes les caractéristiques du genre féminin : son nom, sa coiffure, son habillement, etc. » On s’entend pour dire que c’est un garçon qui s’est fait passer pour une fille, et non une fille-mâle. Le fait est qu’on utilise ces mots en fonction du sexe des gens, peu importe leur conformité aux normes de genre, sauf quand on parle de personnes trans et qu’on ne veut pas les heurter en leur rappelant leur sexe.
Ces concepts ayant été clarifiés, passons au principal : que signifie la phrase « Je suis né dans le mauvais corps » ? Voici ce que je comprends du transgenrisme: les personnes désignées comme transgenre sont nées avec un sexe[1], mais le genre auquel elles s’identifient n’est pas en adéquation avec leur sexe[2]. Cette façon de présenter les choses implique que, bien que l’on distingue le genre du sexe, on considère qu’il y a deux genres, et que chacun de ces genres correspond à l’un des deux sexes. Si chaque genre n’était pas censé correspondre à un sexe, il ne pourrait pas y avoir inadéquation entre le sexe de quelqu’un et son genre. L’inadéquation ne peut exister que si l’on pose l’existence d’un rapport qui est dans l’ordre des choses; elle survient lorsque le rapport est différent de celui qui serait dans l’ordre des choses. Si on veut aller jusqu’à prétendre que le sexe biologique n’existe pas, ou encore jusqu’à prétendre qu’il n’y a pas de raison qu’un des deux genres aille de pair avec un des deux sexes, alors les trans* concernés ne peuvent pas mettre de l’avant cette idée d’inadéquation entre le genre et le sexe. Indépendamment de mon refus d’admettre que le sexe biologique ne soit pas une réalité objective, je soulève ici une question de cohérence. Par ailleurs, dans la mesure où les transsexuels et bon nombre de transgenres veulent modifier leur corps de façon à ce que celui-ci corresponde au genre auquel ils s’identifient, c’est-à-dire ressembler à une femme pour les mâles qui s’identifient au genre féminin, et ressembler à un homme pour les femelles qui s’identifient au genre masculin, on est autorisé à en conclure qu’ils endossent la définition du genre conceptuellement liée au sexe que nous donnons ici.
Je conçois trois sens que peut avoir la phrase : « Je suis né dans le mauvais corps. » Première possibilité : d’un point de vue platement matérialiste, admettons qu’il existe deux types de cerveaux bien distincts, que l’on pourrait classer comme “cerveaux mâles” et “cerveaux femelles”. Une telle classification se baserait vraisemblablement sur le fait que la majorité des être humains dotés d’organes reproducteurs mâles auraient l’un des deux types de cerveau, et la majorité des humains dotés d’organes reproducteurs femelles auraient l’autre type. Si tout cela s’avérait, et qu’il existait des personnes qui ont des organes reproducteurs mâles avec un cerveau femelle, et vice versa, on pourrait résumer la situation en disant que ceux qui ont un cerveau femelle mais des organes reproducteurs mâles sont des femmes dans un corps d’homme, et ceux qui ont un cerveau mâle et des organes reproducteurs femelles sont des hommes dans un corps de femme. On pourrait l’exprimer métaphoriquement en disant : “Je suis né dans le mauvais corps.” Métaphoriquement car, si cela existait, selon quels critères serait-ce “mauvais” ? En fait, cela représenterait un choix que l’on ferait : celui de donner la priorité au cerveau sur les organes reproducteurs pour définir notre conception de la “vraie” identité de la personne. Mais la question la plus importante est la suivante : cela existe-t-il ?
Deuxième possibilité : « Je suis né dans le mauvais corps selon moi, car je préférerais appartenir à l’autre sexe. » Si on le prend dans ce sens-là, on n’a rien à prouver. Par contre, est-ce que je me trompe en disant que bien des trans* n’accepteraient pas ce sens-là, puisqu’ils prétendent, non pas qu’ils voudraient être des femmes, mais qu’ils SONT des femmes (ou qu’elles sont des hommes dans le cas des femelles qui s’identifient comme hommes) ? En effet, il semble qu’affirmer qu’une personne trans* qui s’identifie comme une femme, en dépit qu’elle soit née garçon, n’est pas vraiment une femme, soit reçu par plusieurs comme un manque de respect, voire comme la négation de l’existence des trans*.
Si on élimine les deux premiers sens de la phrase qui ont été proposés ci-dessus, il m’apparaît qu’il ne reste qu’une possibilité, et c’est celle-ci : on suppose le dualisme entre le corps et l’esprit, et dans ce cadre-là, on pourrait parler d’âme plutôt que d’esprit. Les personnes nées femelles, mais qui se sentent hommes, auraient donc une âme d’homme dans un corps de femme, et les personnes nées mâles qui se sentent femmes, l’inverse. Bien pratique pour rejeter toute considération scientifique allant à l’encontre de nos prétentions, de donner une origine immatérielle, métaphysique à la dysphorie du genre. Immatérielle, mais pas subjective, contrairement au deuxième sens proposé. Toutefois, ce qui peut être affirmé sans preuve ne peut-il pas être rejeté sans preuve ? Si on postule l’existence d’âmes prises dans le mauvais corps, on tombe pour ainsi dire dans les croyances religieuses, et les croyances religieuses des uns n’ont pas à être reconnues par les autres.
La société a un devoir de reconnaître ce qui est prouvé scientifiquement, ainsi que celui de reconnaître une marge de liberté pour l’individu, afin qu’il puisse vivre selon ses croyances et selon ses préférences. Le sexe étant une donnée que l’on peut prouver scientifiquement, il est légitime d’identifier les individus comme des garçons et des filles dès la naissance, à moins qu’il ne s’agisse d’enfants intersexes, ce qui est différent du transgenrisme. Si l’on invoque sa préférence de s’identifier à l’autre sexe en adoptant un habillement, des accessoires et des comportements socialement attribués à l’autre sexe, cela ne devrait pas être interdit, et on ne devrait pas être victime de discrimination à cause de cela. En ce qui concerne la prise d’hormones et les chirurgies, il y a place à la discussion, notamment quant à l’âge à partir duquel on devrait pouvoir y avoir recours et quant aux autres conditions pour y avoir recours, mais l’interdiction pure et simple serait probablement une limite excessive à la liberté de choix. Toutefois, on ne peut pas non plus imposer à tout le monde d’ignorer qu’on a quand même un sexe, celui-ci étant un fait biologique et non un choix personnel. Bref, je n’ai pas a priori d’opposition morale à un “transgenrisme de préférence”, mais je m’oppose à ce que l’on veuille imposer à tous la négation d’une réalité objective au nom des préférences individuelles. Si on veut faire admettre à tous qu’il existe des hommes nés dans un corps de femme et des femmes nées dans un corps d’homme, alors on doit prouver que certains sont bel et bien “nés dans le mauvais corps” dans un sens semblable au premier proposé dans ce texte, ce qui, à moins que je sois mal informée, n’a pas été fait. Si l’on prétend qu’il existe des âmes de femme “prises” dans un corps d’homme, et l’inverse, alors je vous renvoie au paragraphe précédent.
[1] Ici, il importe de spécifier que, précisément, les transgenre et les transsexuels ne sont pas des personnes intersexes. Un intersexe se définit comme un individu qui naît en n’étant ni mâle ni femelle, ni homme ni femme, mais avec des caractéristiques des deux sexes. Il s’agit d’une anomalie plutôt rare.
[2] Certains ne diraient pas que l’on constate le sexe du bébé à la naissance, mais qu’on lui assigne un genre. Ils ne formuleraient pas comme moi : plutôt que de dire que le genre auquel s’identifie la personne n’est pas en adéquation avec son sexe, ils diraient que la personne ne s’identifie pas au genre qu’on lui a assigné. Cette conception des choses laisse entendre que le genre n’est pas lié au sexe en tant que réalité objective, et alors il faudrait définir le mot «genre» autrement, et probablement utiliser d’autres mots pour y référer que féminin et masculin.

Harrissa

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Harrissa, parce que j’aime Sam Harris et les plats pimentés. Je m’appelle Annie-Ève Collin. Sam Harris est mon idole autant en tant que bel homme qu’en tant que philosophe brillant. Sur ce blog, je partagerai mes réflexions, des commentaires sur des articles et des chroniques écrites par d’autres, ainsi que des comptes rendus de conférences ou de panels auxquels j’assisterai.

Je suis anti-théiste, scientiste, pro-laïcité, réaliste autant sur le plan épistémique que sur le plan éthique, critique de la théorie du genre, du féminisme intersectionnel et de la gauche d’aujourd’hui (celle que Maajid Nawaz qualifie de régressive), humaniste, féministe (associée par les intersectionnelles à ce qu’elles appellent le « féminisme blanc », moi j’appelle ça le féminisme tout court), soucieuse de notre rapport avec l’environnement et avec les animaux non humains.

Je suis formée en philosophie, j’ai suivi des cours ici et là dans d’autres disciplines (sociologie – sociologie du genre ET sociologie sérieuse – biologie, neuroscience, science politique). Je m’instruis également de façon autodidacte. Spécialisée en éthique et politique, je m’intéresse aussi beaucoup à deux autres branches de la philosophie : la logique et l’épistémologie.